Une bien suspecte revendication de l’agression du vigile

16 Nov

L’agression par des inconnus du vigile en début de semaine, la nuit, à l’ouest de l’aire prévue pour le futur aéroport à Notre-Dame des Landes continue à se développer en nouveaux épisodes toujours aussi sulfureux.

L’affaire ne manque pourtant point de zones d’ombre, comme nous le soulignions hier  notamment à cause du rôle trouble d’une certaine presse qui s’est retrouvée commise dans le rôle d’allié de la Préfecture, allant jusqu’à exercer des pressions sur des opposants à l’aéroport.

Que s’est-il vraiment passé ?

La Préfecture de Loire-Atlantique a accepté d’éclaircir certaines des zones d’ombre de l’affaire. Stigmatisant « la propension de certains médias à sombrer dans les ragots et l’inexactitude », Patrick Lapouze, directeur de cabinet du préfet, nous a lu un rapport d’enquête de la gendarmerie de Châteaubriant, qui résume le témoignage de la victime, à savoir du vigile.

La maison de la Pointe que le vigile devait surveiller

Celui-ci a « été agressé entre 2 h 45 et 3 heures du matin par des inconnus, dont certains parlaient français, anglais et espagnol, cagoulés, qui l’ont extirpé de son véhicule, roué de coups aux épaules et aux avant-bras, ont répandu un liquide inflammable sur ledit véhicule, qui a été entièrement brûlé. Le vigile s’est enfui, s’est réfugié dans un bois proche d’où il a appelé les secours ». Le témoignage de la victime ne mentionne ni l’âge ni la provenance des inconnus, et donne des précisions quant aux propos échangés par les agresseurs « certains ont dit, en anglais, « il faut le cramer avec« , d’autres, en français, ont répondu, « non, il ne faut pas faire ça » ». La victime a eu 5 jours d’ITT pour cause de contusions aux avant-bras. Le vigile a porté plainte contre X.

Il apparaît de ce rapport – que hélas la Préfecture a refusé de nous communiquer, arguant du fait que c’est « une pièce administrative à usage interne », que la victime n’a pas été brûlée (mais son véhicule, oui), qu’elle n’a pas été « entièrement tabassée » comme on a pu le lire dans certains médias. En revanche, les faits allégués se rapportent bien au délit de violence en réunion ayant entraîné une incapacité de travail inférieure ou égale à huit jours tel qu’il est prévu par l’article 222.13 du Code Pénal. Ce délit est puni par une peine qui va de 3 à 7 ans d’emprisonnement et de 45.000 à 100.000 € d’amende.

« Les opposants sont dans une logique de guerre »

La préfecture n’a pu nous répondre en revanche pour les autres zones d’ombre de l’affaire, sauf en ce qui concerne la violation de la présomption d’innocence par les communiqués de la Préfecture.

En effet, M. Lapouze nous a réaffirmé que les services de la Préfectures étaient, dès la commission de l’agression, « persuadés à 100%, d’après les élements en [leur] possession, que les auteurs de l’agression étaient bien des opposants à l’aéroport ». Pourquoi ? Parce que par le passé, pendant la période de plus forte pression policière sur la zone du projet aéroportuaire, du 16 octobre  au 3 novembre, les opposants à l’aéroport ont « fait preuve de violence » à l’égard des forces de l’ordre. La préfecture compte en effet, dans les rangs des policiers et gendarmes attachés à l’opération, « vingt-cinq blessés, dont deux ont été hospitalisés », hors le gendarme qui est tombé d’un arbre, « accident de travail ». Du côté de la ZAD, « zéro blessé nécessitant une hospitalisation », persifle-t-on du côté des forces de l’ordre. Mais pas zéro blessé tout court. Même si ceux-là sont moins voyants puisque les opposants ont un médecin parmi eux et disposent de ce qu’il faut (bandages, désinfectants, médicaments) pour les soigner sur place.

Plus que les faits de violences, la Préfecture dénonce « la logique de guerre » des occupants de la ZAD. Selon M. Lapouze, les « opposants auraient des ennemis, les forces de l’ordre seraient leurs ennemis, le Préfet aussi, certains journalistes même ». Et ils le feraient savoir. En dégradant des véhicules. Du Conseil Général de Loire-Atlantique comme en témoigne un billet enflammé écrit par un manifestant, écrit que nous rapportons. Mais aussi de Vinci, de la préfecture « Mon véhicule », témoigne M. Lapouze, «  a été dégradé deux fois ces derniers temps. Une fois en juin, une fois en octobre ». Cependant, la violence supposée ou réelle des occupants de la ZAD est à mettre en parallèle d’une très grande infériorité à la fois numérique et d’équipement. telle qu’elle a été dans les vingt premiers jours de l’investissement policier de l’aire prévue pour le futur aéroport : les opposants, victimes de tirs tendus de flashball et de grenades assourdissantes notamment, étaient à un contre 10 en moyenne et n’avaient, eux, pas de tenue anti-émeutes. D’où une question qui restera en suspens : qui a initié la « logique de guerre » ?

« En droit nous avons eu tort. Mais les faits nous ont donné raison »

La Préfecture reconnait que ses services ont eu « tort, du seul point de vue rigoureux du droit » d’avoir fait porter dès le début la responsabilité de l’agression. Mais qu’ils « restent persuadés, comme au premier jour, de l’entière responsabilité des occupants de la ZAD et de l’implication de certains d’entre eux dans l’agression ». Quand bien même l’enquête ne fait que commencer et qu’elle n’a encore débouché sur aucune accusation précise.

En effet, M. Lapouze affirme qu’une preuve inattendue a été versée dans l’affaire. A savoir une revendication, anonyme, de l’agression sur le média alternatif et libertaire Indymedia, qui fait porter la responsabilité de celle-ci aux occupants de la ZAD. C’est pourquoi, sans rire, M. Lapouze nous explique que, puisque les faits – à savoir cette revendication, dont la véracité ne pose pas du tout question pour les forces de l’ordre – appuient leur thèse, alors la violation de la présomption d’innocence est justifiée. Simple à comprendre, mais illégal.

Une revendication bancale ?

Faisons ce que la Préfecture ne fait pas, à savoir questionner cette revendication. Postée sur Indymedia Nantes le jeudi 15 septembre à 21 h 50  , elle dit en substance ceci « À propos de l’attaque incendiaire du véhicule de la police privée d’Aéroport Grand Ouest. Les vigiles sont des flics privés de plus en plus utilisés par les entreprises et autres exploiteurs. Ils sont nos ennemis au même titre que la police d’État. Mais dans la nuit du lundi 12 au mardi 13, le vigile n’a reçu aucun coup, car cela n’était pas notre but et que ça n’a pas été nécessaire. Il n’a pas joué les héros en tentant de défendre le véhicule, et il était loin de celui-ci lorsqu’il a été incendié. Six jours d’ITT pour de l’intox, ça fait toujours un vigile hors d’état de nuire.
Des opposant-e-s a l’aéroport et a son monde
 ».

Comme nous l’avons expliqué l’agression du vigile n’a aucun intérêt pour les occupants de la ZAD qui ont jusqu’ici fait preuve d’une résistance civile  et non armée à l’aéroport, sinon de les faire passer pour criminels dangereux qui troublent l’ordre public. Et donc de légitimer la répression à leur encontre. Le seul mobile qui puisse expliquer une agression commise par eux est cette « logique de guerre » dénoncée par la Préfecture, accusation dont nous venons de démontrer la fragilité, et qui peut être en fin de compte retournée contre l’envoyeur. On retrouve cette logique de guerre, qui, étrangement, ne transparaît pas dans les communiqués de la ZAD, dans l’emploi des termes « ennemis », « flics » et « exploiteurs ».

Pour une revendication d’un fait, elle apparaît bien cavalière avec les faits eux-mêmes. On peut relever dans le texte deux mensonges « le vigile n’a reçu aucun coup » – puisque au contraire il en a reçu aux avant-bras et aux épaules – et « six jours d’ITT » puisque c’est cinq jours d’ITT qui lui ont été prescrits par le médecin qui l’a examiné. Le terme « intox » apparaît aussi comme inapproprié, puisque la revendication accrédite l’option d’une agression faite par les occupants de Notre-Dame des Landes et donc la version préfectorale des faits.

Le doute plane sur les émetteurs de ladite déclaration. En effet, Indymedia est un média sur lequel n’importe qui peut écrire. Les articles sont censés être validés, mais même les articles refusés sont visibles, même s’ils sont carrément loufoques. La revendication est signée par « Des opposant-e-s a l’aéroport et a son monde  » mais la signature habituelle des occupants de la ZAD, c’est « ZADist ». Comme pour cet article qui détaille l’organisation de la manifestation de demain.

Enfin, pour la Préfecture « Indymedia, c’est le site des opposants ». Faux ! le site des opposants, du moins de ceux qui occupent la zone et s’opposent aux forces de l’ordre, c’est ZAD Nadir.org En revanche, Indymedia Nantes, le site sur lequel a été postée cette revendication, n’est que la branche locale d’Indymedia, qui se définit lui-même comme « d’agence de presse collectivement gérée, pour créer des supports de communication radicaux et passionnés» qui se décline en « IMC locaux ». Chacun d’entre eux est un  « groupe autonome qui a ses propres statuts, contrôle ses propres finances et prend ses propres décisions par ses propres processus». Indymedia (IMC) n’est pas le site des opposants à l’aéroport, mais un média qui embrasse un champ bien plus large, recouvrant de multiples champs de la lutte, des Indignés au droit au logement décent en passant par la lutte contre la misère ou la propagation des idéologies libertaires.

La ZAD : « cela ne vient pas de nous ».

Joint par BreizhJournal, le service presse de la ZAD nous affirme « cette revendication ne vient pas de nous ». Etant donné que IMC est un moulin, elle peut venir de n’importe où. La ZAD fera-t-elle un démenti ? « Non, nous ne démentirons pas cette revendication ». Pourquoi ? « Parce que, comme tout le monde, nous attendons les conclusions de l’enquête, et nous ne céderons à aucune pression, d’où quelle vienne, pour nous prononcer sur des événements dont on ne sait rien, et sur lesquels l’enquête commence à peine ».

Cette revendication pourrait-elle mettre à mal les occupants de la ZAD ? A priori, l’affaire du vigile n’a pas empêché la contestation sociale et politique de l’aéroport de prendre encore plus d’ampleur, plusieurs personnalités politiques de premier plan ayant rejoint récemment la contestation. Ce qui d’ailleurs suscite une certaine méfiance  sur place, la « ZAD n’a pas vocation à servir de podium aux politicards qui ne seraient jamais venus ici s’il n’y avait pas 50 caméras pour les suivre ». Mais, indubitablement, donne une couverture médiatique nettement meilleure à l’opposition contre l’aéroport, d’où qu’elle vienne.

Certes, pour le directeur du cabinet du Préfet de Loire-Atlantique, M. Lapouze, « c’est la preuve indiscutable de l’implication des occupants de la ZAD dans cette agression ». Oui, mais il apparaît par les éléments que nous avons soulevé que la « revendication » aurait pu être mise sur Indymedia par n’importe qui à n’importe quel moment. Que par conséquent, si preuve elle est, elle est très bancale, et ne tiendra pas longtemps face à un avocat un tant soit peu mordant dans un procès équitable. C’est donc à l’enquête, si elle peut se faire sans être bâclée à cause des présupposés du relais de l’Etat – et du ministère de l’Intérieur – dans le département qu’est la Préfecture, qu’il appartient de donner enfin la lumière, toute la lumière, dans cette regrettable affaire.

Addendum :

Deux militants du collectif de soutien aux opposants de l’aéroport de Notre-Dame des Landes ont été arrêtés hier à Paris. De source judiciaire, ils ont été interpellés à 1h15 cette nuit dans le nord de la capitale. Depuis, ils ont été placés en garde à vue pour des faits de dégradation volontaire. L’enquête a été confiée au SIT (Service d’Investigation Transversale). Ils sont toujours détenus dans les locaux du SIT.

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5 Réponses to “Une bien suspecte revendication de l’agression du vigile”

  1. nosotros.incontrolados novembre 18, 2012 à 1:16 #

    NDDL,last but not least: Y A BONS SABOTAGES CONTRE L’AYRAULPORC?
    http://nosotros.incontrolados.over-blog.com
    Ce billet écrit ce matin est en quelque sorte une réponse publique à votre article que nous avons cité en référence.
    Bien cordialement,

    Pour Nosotros.Incontrolados
    Steph.K

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  1. Une bien suspecte revendication de l’agression du vigile « Nosotros.Incontrolados - novembre 18, 2012

    […] Une bien suspecte revendication de l’agression du vigile. […]

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  3. Quand les forces de l’ordre brigandent à Notre-Dame des Landes « Breizh Journal - novembre 26, 2012

    […] faits, information cadenassée par les forces de l’ordre  et même revendication tout de même très suspecte. Sans oublier des illégalités en pagaille, au choix, vis à vis du droit de […]

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    […] la trouble affaire du vigile tabassé à la Pointe. La Préfecture n’a en effet pas hésité à fouler aux pieds le secret de l’instruction et la présomption d’innocence dans une affaire sur laquelle […]

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