Quand les forces de l’ordre brigandent à Notre-Dame des Landes

26 Nov

A Notre-Dame des Landes, l’on peut douter si la France est un état de droit. Ainsi, nous avons les preuves – et elles sont accablantes – qu’il arrive aux forces de l’ordre qui y interviennent de s’y comporter comme des brigands, et pas qu’une seule fois. Mais depuis trois ans, dans le silence complet – complice ? – des autorités.

L’information sur ce qui est la plus grande révolte populaire en France est systématiquement biaisée par l’agence de presse d’état – l’AFP – et la « grande presse », quand ses journalistes ne font pas pression sur les opposants ou leurs représentants.  Il y a même une agression du vigile aux allures de provocation barbouzarde : imprécision des faits, information cadenassée par les forces de l’ordre  et même revendication tout de même très suspecte. Sans oublier des illégalités en pagaille, au choix, vis à vis du droit de l’environnement, de l’eau, des espèces naturelles protégées, de l’urbanisme, ou, comme nous allons le voir, du droit pénal.

Mais nous savons maintenant qu’en plus d’être un projet d’aéroport illégal, l’aéroport est mis en œuvre par des mesures illégales. Où les forces de police se conduisent comme des forces d’occupation en terrain conquis. La position de la Préfecture et du gouvernement, selon laquelle la « légitimité républicaine sera respectée » et « force reste à la loi » est chaque jour plus intenable, puisque ceux qui sont censés appliquer la loi s’en dispensent. La légitimité républicaine exige-t-elle que l’on passe sur le ventre du peuple Breton et de la terre Bretonne de Notre-Dame des Landes ?

Deux tracteurs dégradés gratuitement par les forces de l’ordre

Le 23 novembre, lors de l’attaque de la maison du Rosier par les forces de l’ordre, des tracteurs protégeaient la maison. Deux d’entre eux ont du être déplacés par les forces de l’ordre. Celles-ci (des gardes-mobiles) ont commencé par faire le vide autour de la maison, et emmener les conducteurs plus loin. Certains se sont offerts de déplacer les tracteurs, mais les forces de l’ordre ont fait venir une entreprise de dépannage munie d’une grue.

Vers 12h, les forces de l’ordre ont commencé à déplacer les tracteurs. D’après Michel Tarin, présent sur les lieux, « autour d’eux, il n’y avait que des gardes-mobiles ». Les deux tracteurs appartenaient à Cyril Bouligand, de Fay et à Christian David, de Couëron. Les pneus des tracteurs ont été crevés par les forces de l’ordre, puis « ils les ont démarré et ont roulé avec », relate Cyril Bouligand. « Il a fallu en traîner un, parce qu’il ne parvenait pas à rouler », témoigne Julie(*), occupante de la ZAD. « Quand on les a récupérés à dix-huit heures, les valves des pneus sur mon tracteur ont été coupées à la pince, l’autre tracteur était complétement déjanté », explique Cyril Bouligand, indigné. Grâce à des mécanos sympathisants de la lutte, les tracteurs, ont été sommairement réparés sur place avant d’être emmenés vers des garages des environs. En effet, il se pourrait que les jantes soient détériorées.

Bilan du préjudice ? « deux valves, environ 50 €, et deux heures de travail de garage à 80€ l’une, si la jante n’est pas concernée », pour Cyril. « Je ne sais pas encore, mais on dépasse mille [euros] s’il faut changer la jante », pour Christian. Cyril Bouligand envisage de porter plainte pour le préjudice subi. Christian David aussi « le tracteur est à notre CUMA, donc on va voir en début de semaine et décider en commun si on porte plainte ».

C’est la première fois que les policiers s’attaquent aux tracteurs, hormis celui que Sylvain Fresneau, agriculteur aux Domaines, à Notre-Dame des Landes, avait dirigé contre les gendarmes pour les faire reculer, et dont les vitres avaient été brisées. La solidarité du monde paysan s’exprime à Notre-Dame des Landes par la présence permanente d’environ 50 tracteurs sur la ZAD qui protègent de l’investissement par les forces de l’ordre et de la démolition les maisons-fermes et les lieux occupés. En revanche, l’affaire en révèle d’autres, une suite de témoignages accablants qui témoigne des mauvaises habitudes prises par les forces de l’ordre à Notre-Dame des Landes depuis trois ans.

Trois ans de brigandages policiers à Notre-Dame des Landes

Joint par BreizhJournal, Patrick Lapouze, directeur de cabinet de la Préfecture de Loire-Atlantique, estimait il y a trois semaines que le « comportement des forces de l’ordre » sur la ZAD était « exemplaire » pendant l’assaut du 16 au 3 novembre et que « aucun manquement ne [lui] avait été rapporté ». Peut-être alors il y a eu un petit oubli.

Nous avons reçu de multiples témoignages sur les dérapages des forces de l’ordre envers les biens privés, soit des occupants de la ZAD, soit des sympathisants de leur lutte. En droit, cela s’appelle des dégradations volontaires. Elles sont punies, lorsqu’il n’en résulte qu’un dommage léger, par l’amende prévue pour les contraventions de 5e classe (article R635-1 du code pénal). Sinon, « la destruction, la dégradation ou la détérioration d’un bien appartenant à autrui est punie de deux ans d’emprisonnement et de 30000 euros d’amende » (article 323-1 du code pénal), peine qui peut monter jusqu’à cinq ans d’emprisonnement et 75.000 € d’amende lorsque la dégradation est commise dans un local d’habitation.

A l’origine, nous relate Rosa (*), occupante sur la ZAD, c’était « la guerre des boutons ». Les ZADistes crèvent les pneus des véhicules de police présents sur la ZAD, ou des véhicules des intervenants, brisent les vitres, barrent les routes. Les forces de l’ordre de sont mis à faire de même, se rendant elles-mêmes justice bien que la loi leur interdise. Porter plainte ? les occupants ne le faisaient pas, et quand certains ont essayé, « les gendarmes nous ont fait clairement comprendre que nos plaintes ne seraient même pas examinées; en gros, c’était à nous de planquer nos vélos », explique Yann (*).

Les faits, eux, sont têtus. D’un côté, la Préfecture défend la légalité, de l’autre côté, les confessions des zadistes dépeignent un pan de territoire où le non-droit est la loi, de la part de ceux-là mêmes qui sont censés faire que force reste à la loi. « Quand les gendarmes ou les gardes-mobiles viennent sur la ZAD, même s’ils ne nous expulsent pas, ils voient une cabane vide, ils cassent un carreau ou rentrent dedans et vident une bombe lacrymogène, comme ça il nous faut aérer trois jours avant de coucher dedans ». Et ça fait « trois ans que ça dure ».  Ces cabanes, ce sont les lieux de vie des occupants, leurs habitations donc. Les voilà réduits de temps à autre à coucher dehors, ou ailleurs, pendant quelques jours. Autre jour, une voiture d’occupant, garée sur un chemin, vide, fenêtre baissée « deux policiers ont mis une bombe lacrymo dedans, résultat, voiture inutilisable pendant une semaine ». Cyril Bouligand nous confirme « le jour de l’assaut sur la maison du Tertre, j’ai de mes yeux vu les policiers s’approcher d’une voiture laissée par des gens de la ZAD, lui crever les pneus et vider une bombe lacrymo dedans ». C’était donc le 3 novembre.

L’acharnement contre tout ce qui appartient aux occupants de la ZAD se transcrit aussi dans les opérations. Sans aucune nécessité, la cabane du sabot a été bombardée pendant des heures à coups de gaz lacrymogène, entre 250 et 300 grenades ont été tirées le soir du 17 octobre. La cabane a tenu, en revanche le jardin potager juste à côté a été complètement saccagé. Le Sabot était la ferme maraîchère de la   ZAD. Le champ de légumes sera en jachère l’année prochaine.

Guerre aux vélos

Les vélos sont particulièrement visés. De nombreux occupants n’ont en effet pas de voiture, et se déplacent en vélos sur les chemins défoncés, ou à pied. « Depuis que je suis là, ça va faire un an et demi, s’il y a une chose que je sais, c’est surtout, surtout de ne pas laisser un vélo trop visible », nous apprend Yvon (*). « J’ai du laisser précipitamment un de mes vélos alors que des policiers accouraient. Ils ont plié les roues au pied, en se marrant ». Au service presse de la ZAD, on nous confirme « ça n’arrête pas. Les vélos ne doivent pas traîner, sur les deux dernières semaines, on est à plus d’une dizaine de dégradations ». Ewen (*), militant écologiste venu de Hollande et « tombé amoureux de la nature magnifique d’ici », nous confirme entre deux « wonderful » avoir perdu un de ses vélos le 3 novembre. Ce jour-là, quatre autres vélos ont été mis hors d’usage par les policiers. Comment cela hors d’usage ? « c’est qu’on n’a plus que quelques pièces récupérables à remettre sur d’autres vélos, le reste c’est direct poubelle », répond Erwan, qui en a gros sur le cœur. Et quand bien même les policiers s’engagent à ne pas toucher les vélos des opposants ? Ils passent outre. Philipp précise « il y a eu un jour un assaut sur le bois de Rohanne. Les militants qui étaient dans le bois ont accepté de faire une concession aux forces de l’ordre en l’échange de quoi les vélos présents dans le périmètre seraient laissés indemnes. Ils ont été mis en pièce avec un soin tout particulier ».

La Préfecture, jointe par BreizhJournal, se refuse à tout commentaire. Force reste à la loi ? A vous de voir. Et si le « kyste » dénoncé par Manuel Valls n’était pas la révolte de la ZAD et des opposants au projet d’aéroport, mais les mauvaises habitudes prises par les policiers et gendarmes qui y interviennent, certains d’être couverts par leurs supérieurs ?

Notes

Nous remercions ceux qui ont eu le courage de témoigner.

(*) Tous les noms des occupants de la ZAD ont été changés.

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12 Réponses to “Quand les forces de l’ordre brigandent à Notre-Dame des Landes”

  1. THB novembre 26, 2012 à 11:42 #

    Bonjour

    En ce qui concerne les tracteurs crevés, il y a une photo (Reuters) sur un site anglais.

    http://www.ibtimes.co.uk/articles/407892/20121123/france-notre-dame-des-landes-police-evacuate.htm

  2. Jean-Michel Wendling novembre 27, 2012 à 1:09 #

    Bonjour,
    Je vous remercie de vos articles qui montrent la face cachée des faits. Je sais, d’un témoignage que je ne saurais mettre en doute, que les vélos à la Zad bénéficient parfois des soins tout particuliers des forces de l’ordre. Je me demande pourtant quelle est la vision de la paix sociale qui est à l’œuvre derrière tout ceci. Face à quelqu’un qui doute du monde dans lequel il est invité à vivre, la dernière chose à faire est de s’écarter d’une attitude tout simplement humaine. Je suis certes un tenant de la non violence mais je sais aussi, pour l’avoir vu de près depuis ma prime jeunesse, que certains suintent de malveillance sous couvert de respectabilité.
    Le théâtre que joue le gouvernement à Notre-Dame-des-Landes depuis plus d’un mois s’écarte lui aussi de l’attitude de paix sociale ; on a même l’impression que plus le temps passe, plus l’arrogance est patente.

    Il est pour le moins surprenant de proposer une explication de texte à des opposants « institutionnels » qui savent de quoi ils parlent. Je propose un résume en quelques phrases.

    L’école à Notre-Dame-des-Landes
    (après que le gouvernement a proposé une commission de dialogue, 25 novembre)

    Les bons élèves sont de l’avis du maître : un aéroport ne peut qu’apporter d’innombrables bénéfices.
    Les mauvais élèves font l’école buissonnière à la Zad au lieu d’écouter le maître. On leur prescrit les forces de l’ordre pour une durée indéterminée.
    Il y a aussi des élèves moyens qui s’amusent à lancer des associations (Acipa, CeDpa). On leur prescrit une commission de dialogue pour qu’ils puissent enfin devenir de bons élèves.

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