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Les vraies raisons de l’exécution politique de Gilles Bourdouleix

24 Juil

bourdouleixPetite histoire d’été. Un maire, excédé par des Roms qui seraient venus s’installer sur un terrain de sa commune aurait regretté qu’Hitler n’en ait pas tué assez. Un journaliste capte la scène avec son portable et diffuse. Tous les médias reprennent l’histoire, sans s’interroger le moins du monde – ou presque – sur sa véracité et ce qui la sous-tend. Le scénario est bien ficelé, la cause est entendue,  tollé national, le maire est viré de son parti, puis on lui coupe la tête.

Parce que même s’il n’y a pas de sang, il s’agit bien d’une exécution publique. Médiatique. Politique. Judiciaire même. Une exécution qui surprend par sa rapidité. Et qui a ses raisons que nous tenterons d’éclaircir – ce que personne ne s’est visiblement donné la peine de faire avant nous. Pour le béotien, c’est vite vu : le maire a dérapé, c’est nauséabond, il doit être condamné, et le bon peuple ne verra rien. Seulement à qui profite le crime ?

On ne peut trouver la réponse qu’en se penchant sur le condamné. Bourdouleix, Gilles, maire de Cholet depuis 1995, député depuis 2002, président du CNIP (Centre National des Indépendants et Paysans) depuis 2009. Ce n’est assurément pas n’importe qui que cet avocat et chargé de cours en droit – et surtout pas un homme à ignorer le sens des propos lâchés au vent, surtout quand l’on fait de la politique et qu’à force, l’on fait des jaloux ou des ennemis. L’exécution publique de Gilles Bourdouleix est sous-tendue par ces inimitiés et des desseins politiques plus ou moins cachés. C’est pourquoi – hors de la question de savoir si oui ou non il a tenu les propos qui lui sont reprochés – nous allons nous pencher sur le pourquoi du comment de cette exécution.

Le Courrier de l’Ouest brouillé avec Gilles Bourdouleix

En réalité, le Courrier de l’Ouest et Gilles Bourdouleix sont fâchés depuis belle lurette. Deux fois le Courrier de l’Ouest a attaqué le maire de Cholet pour diffamation, après que celui-ci ait contesté vivement les méthodes qu’il employait ou la véracité de l’information, deux fois le journal a été condamné aux dépens, dont la dernière fois il y a quelques semaines. De quoi rendre possible un règlement de comptes du journal ?

L’étrange déontologie du Courrier de l’Ouest

Par ailleurs le journal – dépendant du groupe Ouest-France – n’est guère un modèle des bonnes pratiques du métier. Sa partialité, enfin plutôt celle, largement tolérée par la rédaction, du journaliste couvrant la commune concernée, a été largement soulignée ces derniers temps au sujet de la destruction de l’église de Gesté. Les articles paraissant dans le quotidien étaient en effet toujours très largement favorables à la démolition de l’église, et à l’équipe municipale portant le projet. Pire encore, les communiqués ou les informations opposés à la démolition ont été systématiquement trafiqués – ainsi d’une position de la SPPEF envoyée le 21 juin, et publiée quelques jours plus tard vidée des trois quarts de son contenu, remplacés par de la glose du journaliste, à côté de la plaque pour l’essentiel. Qu’a fait la rédaction, alertée sur les excès de son collaborateur ? Rien, jusqu’à ce que la partialité dudit journaliste fut dénoncée jusqu’aux ondes de la Voix de la Russie, le journal gagnant dans l’affaire une honte internationale. Depuis, les articles sur l’affaire de la démolition sont écrits par un autre journaliste et sont un peu moins orientés.

Pourquoi un journal qui tolère la partialité des journalistes au sujet de la démolition de l’église de Gesté ne pourrait-il pas être partial pour le reste ? Un caractère que Gilles Bourdouleix n’a de cesse de dénoncer « les gens du Courrier ne m’aiment pas, car je ne leur fais pas de cadeaux. C’est un journal tout à fait partial, la voix de la gauche pour le Choletais », nous explique-t-il.

 

Le combat ancien d’un maire contre l’impunité des gens du voyage

Par ailleurs, le maire de Cholet combat depuis longtemps l’impunité judiciaire dont bénéficient les gens du voyage, tant Roms que gitans, véritables vaches sacrées de l’application de la loi républicaine. Pour expliquer un peu ce fait curieux à nos lecteurs qui seraient étrangers à la France et donc peu habitués aux bizarreries de notre beau pays, imaginons un instant qu’une famille de français « normaux » comme les affectionne notre « normal » président s’installe sans y avoir été invitée sur le terrain de foot communal, avec caravanes, proches et amis de ceux-ci, vole l’eau de la commune, se branche sur l’électricité des vestiaires, et en partant laisse un tombereau d’ordures dispersé un peu partout sur le terrain, avec des sacs plastiques accrochés dans tous les arbres alentour. Les foudres de la justice ne tarderaient pas à s’abattre sur ces français normaux, pour occupation illégale d’un bien public, dégradations, vols, pollution volontaire etc. En France, les gens du voyage font cela chaque année, des dizaines de fois, sans encourir aucune sanction, quand ils se rendent aux divers grands rassemblements évangéliques (en Camargue, à Trignac, à Nevoy etc.) ou seulement quand ils se déplacent.

Entrepreneur dans la motoculture et les espaces verts, Loïc Maurice, par ailleurs président du CNIP44, dit son ras-le-bol devant la « démission générale des pouvoirs publics » au sujet des gens du voyage. Sur quinze ans, ses quatre établissements ont connu plus de cent cambriolages divers, et les « impôts indirects que sont ces vols répétés qui aboutissent tous aux gens du voyage, d’après les forces de l’ordre » pèsent lourdement sur les charges, sans pourtant que « la justice fasse quelque chose ». Les maires sont aussi en première ligne, d’autant plus, précise Loïc Maurice, « qu’il ne faut pas tout mélanger : on n’est pas dans le cas d’un manque d’aires d’accueil, comme c’est le cas dans le sud-est. Ce sont des rassemblements évangéliques, et les mairies subissent ainsi l’assaut de 100, 150 ou 200, voire plus, véhicules, sans être prévenues » – alors que la législation impose aux missions évangéliques tziganes de déclarer leurs parcours et leurs rassemblements six mois auparavant à la Préfecture, afin qu’elle puisse prévenir les communes concernées – « et ces mairies, comme Guérande dernièrement ou Cholet se retrouvent complètement démunies, les rouages de l’Etat refusant d’appliquer l’ordre comme ils sont censés le faire, et comme ils le font quand il s’agit de n’importe qui d’autre que les gens du voyage. » Et il s’insurge « Aucune loi n’oblige une commune à supporter à sa seule charge et à celle de ces concitoyens un assaut massif de gens du voyage, qui se répète parfois une, voire deux fois par an ! »

De fait, les pouvoirs publics sont terrorisés et se sentent impuissants. Cette impuissance s’est une nouvelle fois traduite ces derniers jours à Cholet. Ainsi, le sous-préfet choletais Colin Miège a dit au maire Gilles Bourdouleix « moi aussi je n’aime pas les gens du voyage, mais laissez-les, ça va calmer les choses », afin de justifier son refus de faire intervenir la force publique pour les faire partir du terrain communal qu’ils occupaient indument. Un commissaire de police qui s’est déplacé a refusé d’envoyer des policiers avec l’huissier mandé par la commune pour relever les immatriculations des véhicules présents : l’huissier qui n’a pu mener à bien sa mission a tout de même constaté le refus du commissaire de faire son travail. Finalement, à force de fermeté, les gens du voyage à l’origine de l’affaire sont partis le 22 à midi.

 

La main de la Préfecture et de l’Etat

Les démêlés de Gilles Bourdouleix et des gens du voyage ne lui ont pas apporté que des amis à la Préfecture et à la sous-préfecture. D’autres raisons – notamment les atermoiements des intéressés autour de l’adhésion d’une commune à l’intercommunalité choletaise – ont provoqué un fort énervement du côté du maire de Cholet excédé, tant et si bien qu’il fait voter en mai 2013 une motion pour que le président de la République relève le préfet du Maine-et-Loire de ses fonctions. Dans la foulée, la commune s’est placée sous le contrôle direct du ministère de l’Intérieur, refusant qu’à l’avenir la préfecture exerce son contrôle de légalité sur ses décisions. Et même si la tension est depuis un peu retombée, elle restait palpable. Ce n’est donc en rien étonnant que le préfet a décidé dans la foulée d’achever l’exécution médiatique par un volet judiciaire, en saisissant  le procureur de la République pour apologie de crimes contre l’Humanité. Cette décision n’a pu être prise qu’avec l’accord exprimé de M. Valls, ministre de l’Intérieur. La vengeance de l’Etat n’est pas loin, et marche de concert avec le front des bien-pensants.

 

Comment l’UDI essaie d’abattre Gilles Bourdouleix et le CNIP

Il y a quelque chose de très surprenant dans « l’affaire » Bourdouleix – la rapidité avec laquelle les pontes de l’UDI ont appelé à son exclusion. Jean-Louis Borloo, soucieux de ne pas réagir à chaud, avait seulement fait un communiqué écrit pour condamner les propos et appeler  à analyser la situation, sans mentionner de possibilité d’exclusion. Mais Jean-Louis Lagarde et Yves Jégo ont appelé très vite à une exclusion de l’intéressé. Yves égo notamment ne mâchait pas ses mots sur Twitter hier : « Les propos rapportés par le #CourrierdelOuest sont ignobles et inacceptables. L’exclusion de l’UDI de leur auteur doit être immédiate. » La violence de cette réaction traduit là encore un violent règlement de comptes, façon OK Corral. D’un côté, Yves Jégo et ses proches, de l’autre le CNIP mené par Bourdouleix. La toile de fond : les élections au sein des fédérations départementales, puis les municipales. Arbitre théoriquement impartial mais en pratique manipulé : Jean-Louis Borloo.

Tous les jours, des échos et des articles écrits par tels ou d’autres journaux locaux mettent en cause plus ou moins gravement un élu local, sur fond de dérapage avéré ou non. Mais peu d’entre eux atteignent le niveau de l’emballement médiatique national, surtout le jour de la naissance du bébé de Kate Middleton, quand les médias ont fort à faire ailleurs. Le tollé national doit en effet beaucoup à la diffusion qui en a été faite par les amis de Yves Jégo, qui rêvent de se débarrasser du maire de Cholet et surtout de son parti, le CNIP (Centre National des Indépendants et Paysans), qui fait partie depuis 2012 de l’ARES, l’alliance de formations centristes qui a donné naissance à l’UDI autour de Jean-Louis Borloo.

Celle-ci est formée à l’origine de sept composantes (Alliance centriste, CNIP, FED, gauche moderne, Nouveau Centre, PLD, Parti radical, Territoires en mouvement) dont deux – le parti radical et le CNIP – sont d’assez anciens partis politiques, alors que les autres sont essentiellement des mouvements politiques formés autour de quelques personnalités, Gauche Moderne autour du mulhousien Bockel, Alliance Centriste autour, notamment, de Jean Arthuis, etc. Il y a en outre des « adhérents directs », c’est-à-dire des gens qui ne sont qu’adhérents de l’UDI elle-même et non d’une de ses composantes en plus. Chacune des composantes essaie de ne pas se laisser liquider dans le flot des adhérents directs, et le Parti Radical, mené par Yves Jégo, profite amplement du fait que Borloo en soit originaire pour essayer de mettre la main sur l’ensemble des instances locales de l’UDI, et étendre sa sphère d’influence hors des départements où il est déjà implanté. Ce « grand dessein » est au coeur des luttes d’influence qui l’opposent notamment au CNIP.

Des élections dans les départements ont été organisées un peu partout : les militants de toutes les composantes devaient pouvoir élire un président, un bureau départemental (75 personnes, donc 89 noms, suppléants compris) et des représentants au conseil national (35 personnes, donc 43 noms, suppléants compris), en outre des « membres de droit » de ces instances qui sont habituellement les présidents locaux des composantes, les élus importants, maires et adjoints de grandes villes, députés, etc. Chaque militant devait pouvoir apporter sa voix. Pour éviter le bourrage des urnes et les vagues de candidats fantômes inscrits la veille des élections, seuls les adhérents à jour de cotisation avant fin février pouvaient voter aux élections organisées en mai ou juin. Dans bien des départements, il n’eut qu’une seule liste, dans d’autres, non. Et c’est souvent là où il y a eu deux listes – comme dans le Loiret – que l’on constate des irrégularités en cascade et des tricheries commises en masse par l’un ou l’autre camp. Mais nulle part les tensions n’ont été aussi fortes que dans les départements où le CNIP pouvait légitimement espérer prendre la direction des instances locales, ayant le plus d’adhérents locaux. Plusieurs sont concernés, notamment la Loire, l’Isère, l’Hérault, et surtout la Seine-et-Marne et les Pyrénées Orientales.

Dans les Pyrénées Orientales, le CNIP mené par l’ancien maire d’Oloron Hervé Lucbéreilh avait, avec ses 400 adhérents, tout à fait la possibilité de prendre la tête des instances départementales. Les chefs des autres partis – notamment Philippe Morel, le responsable du Parti Radical – n’ont eu aucune envie de faire une juste et brave campagne et ont préféré dénoncer unanimement  « l’entrisme » du CNIP et « l’OPA » qu’il exerçait – par le simple fait d’avoir la majorité des adhérents – sur l’UDI départementale. Résultat de cette cabale : suite à d’amicales pressions, les instances nationales de l’UDI ont exclu du parti les 400 adhérents du CNIP (et de l’UDI) en Pyrénées-Atlantiques. Suite à cette manœuvre soviétique l’élection a été verrouillée aux dépens du CNIP. La décision était justifiée officiellement par « l’incompatibilité entre l’UDI et une formation de droite qui le revendique ».

Seulement le CNIP – qui milite pour la revalorisation de la ruralité, la défense du monde rural, mais aussi pour un modèle sociétal plus conservateur – contre le mariage gay notamment et tout ce qui s’ensuit (PMA, GPA, adoption pour les homosexuels), a toujours été plus à droite que d’autres composantes de l’UDI, notamment l’Alliance centriste et le Parti Radical tentées par une co-gouvernance avec les socialistes. Ainsi, Yves Jégo, bras droit de Borloo, manœuvre avec entrain pour se rapprocher du PS, mettre Jean-Louis Borloo sur la touche – via l’affaire Tapie – et former un gouvernement « d’union nationale » le jour où Hollande voudra se séparer d’Ayrault et recentrer sa majorité pour lui donner un souffle nouveau. Pour arriver à ses fins, il faut deux choses à Yves Jégo : à tout prix garder le contrôle de son département et virer tous les gêneurs, d’où qu’ils soient.

Ainsi, le CNIP est passible d’un crime de lèse-Jégo. En Seine-et-Marne, Hugues Rondeau, le maire de Bussy Saint-Georges, a réuni 250 adhérents au sein du CNIP. De quoi pouvoir ravir la tête de la fédération à Yves Jégo. Celui-ci a alors fait en sorte que les 250 adhésions du CNIP à l’UDI soient suspendues – verrouillant ainsi la situation – et surtout n’a pas organisé d’élections, la fédération étant aux mains d’un bureau provisoire cadenassé par le clan Jégo. Cette situation peu démocratique a prospéré avec la grande discrétion des médias locaux, hormis un article très éclairant  du Parisien. L’UDI est censée « éviter le péril frontiste » et « rompre avec les magouilles de l’UMP et du PS qui font le terreau du vote FN», disaient les borlooistes à sa fondation. Curieusement, pour parvenir à ses objectifs, l’UDI est tout à fait dans la tradition des susdites magouilles, et donc participe à l’augmentation du vote frontiste.

Virer les gêneurs, cela veut dire aussi épurer les voix dissidentes dans d’autres départements. Dans la Loire (42), 13 membres du bureau départemental de l’UDI ont été exclus après l’élection pour avoir soutenu une candidature dissidente au poste de président départemental. Les exclus faisaient partie du Nouveau Centre et du CNIP. En Loire-Atlantique, c’est Loïc Maurice, le président du CNIP local, qui se retrouve sur la sellette, notamment pour avoir déclaré sa candidature pour Nantes puis pour avoir dénoncé inlassablement l’immobilisme de l’équipe Guerriau qui a mis la main sur l’ensemble – ou quasi – de l’UDI départementale pour le compte cette fois du Nouveau Centre et de l’Alliance centriste, tout en maintenant une chape de plomb sur la constitution de l’UDI locale qui a été dénoncée par BreizhJournal.

Gilles Bourdouleix était au courant de tout cela. Il avait comme projet de se donner le mois d’août pour réfléchir, puis de provoquer un bureau national de l’UDI en septembre pour crever l’abcès. Le tollé national a comme conséquence de lui retirer l’initiative et de le placer en très mauvaise posture pour demander des comptes. D’où l’empressement dont ont fait preuve certains pontes de l’UDI tant pour le condamner que pour demander l’éviction du CNIP dans son entier. La justification officielle est déjà prête : il s’agirait de « protèger l’UDI » et d’éviter « toute assimilation entre l’UDI et une posture de droite décomplexée », nous souffle un proche de l’équipe dirigeante du parti, soulagé de voir le CNIP s’écarter.

 

 « L’UDI est dirigée par une armée de couilles molles »

Gilles Bourdouleix s’apprête à « laisser passer l’orage » et à évacuer l’UDI. « Le CNIP a une existence propre, donc on se casse de l’UDI, qui est un échec ». Pourquoi ? « A cause de l’armée de couilles molles qui la dirige, les gens comme Jégo et Lagarde qui manipulent Borloo pour virer toute la droite du parti et devenir califes à leur tour. Les municipales sont préparées n’importe comment, ils se torpillent eux-mêmes ; à force de chercher un positionnement différent de l’UMP, l’UDI vire à gauche et risque d’exploser. Ils ne sont puissants que dans la magouille »
Des combinaisons qui peuvent avoir leur déclinaison locale car certains ennemis locaux de l’élu – notamment le mayennais Jean Arthuis qui fait tout pour être le patron de l’UDI du Maine jusqu’en Vendée et qui goûte peu la voix dissidente du choletais Bourdouleix – essaient actuellement de créer une liste dissidente de droite pour faire tomber l’élu. Celui-ci affiche sa sérénité. « Des listes dissidentes, il y en a déjà eu ». Sans succès.

Loïc Maurice, le président du CNIP 44 résume « Les magouilleurs, ces gens là ne savent diriger que dans l’ombre, sur le terrain, pour affronter les difficultés, il n’y a plus personne. La droite est en train de se saborder dans le 44 – et même en général – parce que tous ces magouilleurs ne sont préoccupés que par leurs combines et non à proposer des candidats et des programmes qui tiennent la route. Ils sont obnubilés par le microcosme ». Un microcosme que brocarde également le député-maire de Cholet « tout ce qui me tombe sur le râble, c’est la clique des bien-pensants politico-médiatico-journalistique, qui donne des leçons à tout le monde et qui est complètement déconnectée de la réalité du terrain. Elle seule m’importe. On me trouvera toujours à la défense de mes concitoyens. » Depuis le début de l’emballement médiatique autour du député-maire du Cholet, celui-ci a reçu des centaines de mails et messages de soutien de ses électeurs. Un soutien sans faille alors que la tempête politico-médiatique fait rage. Lorsqu’une information remplacera celle-ci comme un clou chasse l’autre, la tempête se calmera. Le soutien, lui, restera.

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Gesté : le drame d’un petit village français qui détruit son église

23 Juin

Gesté, petite bourgade de 2500 habitants, est à quatre kilomètres seulement de la Sanguèze, qui marque localement la limite entre le Choletais et la Bretagne. Un autre monde pourtant que ce village qui détruit actuellement son église, au bout de deux décennies d’abandon, de péripéties judiciaires et de non-dits. Comment en est-on arrivés à ce qu’un maire et son conseil envoient bouler la cour administrative d’appel qui leur avait interdit la démolition, ainsi que bon nombre de leurs habitants ? Nous avons passé trois jours sur place, pour tenter de comprendre ce qui se passe à Gesté, petit village disloqué autour de son église éventrée.

L’église à moitié détruite ? Loin de là

L'église le 19 juin au soir

L’église le 19 juin au soir

Comme nous l’écrivions le 18 juin où nous présentions la situation et l’historique des démêlés judiciaires  l’église – construite en deux fois au XIXe à la place de l’ancienne, détruite par les colonnes infernales le 5 février 1794 et relevée tant bien que mal en 1800 – a été abandonnée par la mairie à partir de 1995. Deux tranches de restauration sur les quatorze prévues avaient été faites dans les années 1980 – et bien faites : le clocher et les murs de la nef paraissaient comme neufs, et c’est pourtant par là que les pelleteuses ont attaqué, abattant le mur pignon de la nef et la première moitié du mur sud. L’église n’est même pas au quart détruite : cette démolition « finalement minime, a été engagée seulement pour mettre les gens devant le fait accompli, leur dire que les carottes sont cuites », commente à chaud un habitant.

La municipalité envisage de préserver le clocher et la crypte ; elle a remisé la statuaire et le Christ dans ses ateliers et garages municipaux. Pour le clocher, elle n’a guère le choix : l’église n’est toujours pas désaffectée, c’était la condition sine qua non pour emporter l’adhésion du curé et de l’évêché : la mairie doit reconstruire une église (pour 1.5 millions d’€ quand même). Dans l’église à cœur ouvert par la pelleteuse restent un autel, dans l’abside, et des vitraux, dont la municipalité espère en récupérer trois – la rosace, les armoiries dans l’une des chapelles privées et le vitrail religieux dans la chapelle privée du Plessis.

Le bout du monde

l'église suite aux travaux de démolition du 20 juin : le mur sud de la nef est à moitié rasé

l’église suite aux travaux de démolition du 20 juin : le mur sud de la nef est à moitié rasé

Plus que tout, Gesté qu’on prononce localement Getté est au bout du monde. Les cars de l’Anjou n’y passent pas, les habitants qui n’ont pas de voiture ou de permis ont coutume de marcher jusqu’à la Regrippière (6 km) pour prendre ceux de Loire-Atlantique. La métropole locale s’appelle Vallet : plusieurs aller-retour par jour jusqu’à Nantes, la voie rapide non loin, des emplois, des vignobles. Tournés vers Nantes et Cholet, les Gestois ne se sentent guère angevins et ignorent la capitale du Maine-et-Loire, ou quasi. La ville avait jadis quatre usines de chaussures – elles ont toute fermé, soit pour ramener leur activité ailleurs, sur Cholet et Beaupréau (prononcé Beaupreau), soit pour disparaître. L’une d’elles, au nord du village, accueille les ateliers municipaux. La seule chose qui tire Gesté, c’est la proximité de Nantes. A quarante minutes – et autant de kilomètres de la capitale bretonne, Gesté apparaît comme un lieu de vie intéressant pour de nombreux nantais ou ressortissants de la métropole, chassés par la hausse des prix. Dans le village même, des maisons sont abandonnées et des logements vides jusque sur la place centrale. L’un des bars – le Gestois – est fermé, ainsi que le commerce de confection, la poissonnerie et l’ancien grainetier-fleuriste. Il reste une supérette, deux boulangeries et un autre café. Gesté est un visage de la France d’aujourd’hui, où l’économie locale s’est quasiment effondrée, et qui vit à la traîne d’une grande métropole, alimentant localement les rancœurs entre les « nantais » et les « gestois », comprendre, de souche.

Un curé pour la démolition

La pelleteuse à l'oeuvre - 20 juin

La pelleteuse à l’oeuvre – 20 juin

Le curé desservant l’église de Gesté est Pierre Pouplard. Dès son arrivée à la cure en 2004 il demande une nouvelle église à la place de l’ancienne et convainc ses paroissiens. Un de leurs chefs de file ne peut être que tenté par un projet pareil : il a rasé son château (la Forêt) pour échapper aux charges fiscales et vit dans la ferme. Curieusement, l’esquisse de l’église que la mairie nous a mis à disposition est une copie de celle d’Avrillé – ou en 1983 une église néogothique fut abattue et remplacée par une nouvelle en forme d’ellipse. Avrillé où était en poste Pierre Pouplard avant d’être à Gesté. Joint par BreizhJournal, il a peur de la réprobation unanime qu’a causé – ailleurs qu’à Gesté tout au moins – le début de la démolition de l’église, et se retranche derrière le choix du maire. Il nous a dit : « ce choix est entièrement celui de la municipalité, j’ai même appris la destruction de l’église par voie de presse. Le conseil municipal et le maire ont fait ce qu’ils voulaient, nous n’avons qu’à suivre ».

Seulement, sa posture actuelle de suiviste s’accorde mal avec les faits. En réalité, le curé a organisé l’abandon de son église ancienne et convaincu son évêque qui l’a couvert, n’a jamais voulu remettre en cause sa décision et surtout a refusé de recevoir l’association Mémoire vivante du patrimoine gestois (MVPG) qui se bat seule contre la destruction de l’église. De fait, l’église n’étant pas désacralisée, le curé et l’évêque se sont rendus complice d’une terrible profanation, dont la dernière étape était la sortie du Christ accroché au-dessus du chœur au bout d’une nacelle, comme un vulgaire meuble encombrant. Les villageois n’ont pipé mot, mais ont été choqués cependant. Eric, rencontré le lendemain, estime que « hier, ils ont enlevé le Christ comme une vieille ferraille, c’était indécent, il y aurait du avoir une cérémonie, quelque chose, pour que ça soit propre, mais rien. A croire que le clergé nous a complètement abandonné ».

Le maire – artisan de la démolition – a réponse à tout sans convaincre

Statuaire et objets d'art mis à l'abri aux ateliers municipaux

Statuaire et objets d’art mis à l’abri aux ateliers municipaux

Nous avons rencontré Jean-Pierre Léger, le maire de Gesté, qui continue le travail de son prédécesseur, Michel Baron, maire de 1995 à 2008. Classé dans les divers droite – contrairement à ce que la presse a écrit, il n’est pas socialiste – il a un premier adjoint encarté au PS, Georges Romeau, qui apparaît dans toutes les municipalités depuis 1995 et se trouve pour le coup au cœur du projet de démolition de l’église. Le reste de la liste est de diverses influences, avec un point commun : « lorsqu’il faisait sa liste », explique Jean Woznica, de l’association MVPG, « il fallait être pour la démolition de l’église, sinon on ne rentrait pas ». L’association a constitué – à grand peine, personne ne voulant s’exposer – une liste dans ce village où l’on pouvait alors panacher, rayant des noms dans telle liste pour en prendre sur une autre, mais, poursuit-il, « les gens ont préféré voter pour des listes complètes, et donc pour la liste Léger ». Bien que passés non loin de l’élection, les habitants contre la démolition de l’église n’ont pas d’élu.

Le maire nous reçoit. Près de son cabinet trône l’horloge retirée du premier étage du clocher. Les yeux rivés sur une petite feuille A4 où sont consignés ses arguments pour les journalistes, il ne nous regarde jamais. Ses petits yeux toujours mi-clos sont tournés vers la feuille ou vers le sol. Grand démocrate, il parsème son discours de « vous écrirez ceci », « vous retiendrez cela », « je vous donne mes arguments, je ne veux pas entendre les autres », ou encore « à quoi bon écouter ceux qui sont contre la destruction, puisqu’il y a des habitants qui sont pour ». Il finira par lâcher un lapsus : « vous êtes un journaliste non opportun ». Sans doute parce ne croyant pas beaucoup à son sens de la démocratie, ou moins servile que les médias locaux (lire plus bas).

chemin de croix de l'église, aux ateliers municipaux (plâtre imitation bois)

chemin de croix de l’église, aux ateliers municipaux (plâtre imitation bois)

Il explique qu’en 2006 avec le maire précédent le conseil municipal a eu le choix entre quatre solutions : diminuer la hauteur de l’édifice, abattre le chœur, raser tout et reconstruire, et restaurer l’existant. Le conseil a voté pour la troisième solution. Rejetant toute vision du patrimoine, il estime qu’il faut « garder à l’esprit avant tout que c’est un lieu de culte » et demande à ce qu’on fasse « un tri » entre les nombreuses églises de ce Choletais marqué par la foi catholique et la densité des églises du XIXe : « il faut aider les maires à entretenir ce genre de bâtiments, mais il faut aussi sortir du cas par cas : aujourd’hui, c’est lourd à entretenir, alors il faut choisir entre celles que l’on garde, celles qu’on abandonne et celles qu’on rase. Mais c’est une décision politique, et l’évêché a sur ce point un train d’avance ».

Il estime que « la justice a perturbé l’action municipale » en interdisant la démolition de l’église avec un permis de démolir ; ces jugements tout comme l’avis de la DRAC et de l’Architecte des Bâtiments de France du Maine et Loire hostiles à la démolition sont pour lui « superflus ». La DRAC, le Conseil d’Etat et la Cour administrative d’appel de Nantes n’ont plus qu’à s’en aller jouer aux boules. Nous le questionnons alors sur son choix de ne pas faire de référendum municipal, et au contraire, de passer en force partout afin de prendre les habitants au dépourvu : il a mis un mois par exemple à délivrer à l’association MVPG la délibération municipale du 6 mai 2013 autorisant la démolition. Impossible d’avoir une délibération dans cette mairie sans faire une lettre recommandée. Impossible aussi de passer aux ateliers s’assurer de la conservation du mobilier retiré de l’église sans autorisation écrite du maire ou d’un des adjoints ; l’employé municipal qui nous reçoit terrorisé explique qu’il pourrait « être viré ou attaqué en justice par le maire » s’il nous laissait entrer. Un parfum de dictature aux champs.

Le maire a décidément réponse à tout : se disant « personnellement pas favorable aux référendums », il pense « que c’est facile pour une municipalité de se cacher derrière les résultats d’un référendum ». Comprenez que sa décision n’est pas antidémocratique, mais politiquement courageuse. Il manie allégrement le faux argument des gestois contre les autres : à la réprobation unanime hors des frontières de Gesté et du Choletais, il oppose les 800 signatures du collectif Cœur de Gesté, mené par les notables et favorable à la démolition de l’église, « des gestois qui votent à Gesté, qui paient leurs impôts. L’avis des autres ne nous intéresse pas. » L’avis des autres a déjà recueilli près de 1600 signatures sur le net en quelques jours, dans une pétition pour la sauvegarde de l’église.

Bataille de chiffres autour du clocher

le choeur de l'église

le choeur de l’église

Surtout, la municipalité s’arc-boute sur les chiffres : 3 millions d’€ pour restaurer, 1.7 pour démolir et reconstruire. Un chiffre tiré de deux estimatifs, celui de Gérard Jamain (Heritage) et un second, d’un architecte angevin. Le maire oublie d’expliquer comment le cabinet Héritage, d’ordinaire abonné aux estimatifs ciselés à l’euro près pour sauver les églises en mauvaise posture des communes pauvres, a pu sortir l’énorme chiffre de 3 millions d’euros. Jacques Chupin, de l’association MVPG révèle le dessous des cartes : « la mairie a demandé à Gérard Jamain de faire un estimatif avec le plus de travaux possible, de façon à gonfler le chiffre. Il est donc arrivé à trois millions avec une véritable remise à neuf de l’édifice, format luxe. En conseil, le maire a dit que trois millions, c’était beaucoup trop cher et a rejeté le projet. Héritage s’est donc fait gravement avoir, et le chiffre est devenu, brandi à tout va, un argument contre la restauration de l’église ». A Sévérac, 1500 habitants au nord de la Loire-Atlantique, le cabinet Heritage a sauvé l’église néogothique où il fallait redresser le clocher, injecter du béton sous les murs de la nef, refaire les voûtes, les enduits, reprendre une grande partie des ouvertures… pour 990.000 €. La démolition et la reconstruction d’une église plus petite auraient coûté 1.300.000 €. Aujourd’hui, l’église restaurée voilà quinze ans suite à un référendum local semble si neuve qu’elle aurait pu être construite hier. Il est donc fort possible que l’estimation de la mairie soit complètement à revoir, non qu’elle a été mal établie, mais, comme l’explique Gérard Jamain lui-même, les estimatifs comportent « nombre de travaux inutiles qui alourdissent la facture ». En gros, résume un habitant défavorable à la politique municipale, « on peut déjeuner pour 20 euros, on peut déjeuner pour quarante, dans les deux cas on déjeunera ». Un estimatif qui se limite au strict nécessaire donnera fatalement un chiffre nettement inférieur aux 3 millions d’€ avancés par la municipalité. Mais celle-ci, le clergé et la presse rebattent inlassablement et sans remettre en cause ce chiffre obtenu dans des conditions quelque peu troubles.

Des médias locaux complices

Vitrail armorié. L'église compte 3 chapelles privées, pour autant de châteaux. Les châtelains y accèdaient par des salles situées juste dessous, au niveau de la crypte

Vitrail armorié. L’église compte 3 chapelles privées, pour autant de châteaux. Les châtelains y accèdaient par des salles situées juste dessous, au niveau de la crypte

Si le maire est si cavalier avec les journalistes, c’est qu’il est mal habitué par la presse locale. Trois médias rayonnent sur Gesté. Si la télé des 3 provinces (TV3P) est plutôt critique vis-à-vis de la démolition, et a réalisé en janvier un reportage dans l’église ouverte à tous les vents depuis un mois, les deux autres sont favorables à l’arasement de l’église, et font sans se cacher le service après-vente de la mairie, justifiant ses décisions sans jamais faire preuve d’esprit critique qu’envers les opposants de toutes natures.

La télé de Cholet (TLC) ne s’est pas déplacée lors de la démolition, diffusant des images d’archive et les seuls propos du maire. Pluralisme garanti. Quant au Courrier de l’Ouest (CO), dépendant d’Ouest-France, il s’est déplacé à trois journalistes (!) le 20 juin, un chargé d’écrire et deux de photographier, tout ça pour traiter l’information numéro 1 du Choletais en page 12, format événement local, avec un article de 500 mots et une photo du Christ déposé par les nacelles, l’après-midi. Le même journal, par la voix du journaliste bellopratain Laurent Zarini, avait traité dans ses colonnes l’église « à l’architecture faussement ancienne et prétentieuse », justifiant à longueur d’articles la démolition et rappelant le soutien de l’Etat – le sous-préfet et le préfet couvrant la démolition bien qu’illégale, sans jamais rappeler que cette position est ô combien ahurissante. L’Etat a raison, voilà tout, estime le CO qui au passage rappelle cette presse française qui s’est mise toute seule dans le fond du puits en se mettant au service exclusif du pouvoir, y compris quand l’abus de pouvoir est au pouvoir. Cette presse française qui s’émeut pour 150 gazés en Syrie et qui est incapable de voir, au cœur de Paris, des centaines de jeunes pacifiques provoqués, gazés, tabassés et arbitrairement arrêtés par des forces de l’ordre devenues nervis à la solde du régime. Une presse dont l’esprit critique s’est perdu avec les subventions accordées – 1 milliard d’€ par an pour faire taire le quatrième pouvoir.

Un village gaulois profondément divisé

Le filet posé en 2005 n'a jamais reçu de pierres, seulement des fientes et des nids de pigeons. Pas mal pour un édifice en "péril imminent".

Le filet posé en 2005 n’a jamais reçu de pierres, seulement des fientes et des nids de pigeons. Pas mal pour un édifice en « péril imminent ».

Plus que tout, c’est la division qui refait surface dans ce village. L’église, c’est l’affaire Dreyfus du village, personne n’ose en parler. « Parfois, nous recevons un don ou une adhésion de quelqu’un, mais il nous dit, surtout, n’en parlez pas, sinon ma femme ou mon voisin me battront froid », explique Jean Woznica, de l’association MVPG. Eric renchérit « ce qui m’énerve, c’est que le village soit si divisé. Il y a plein de vieilles personnes pour lesquelles le mensonge c’est d’un autre temps, de l’occupation par exemple. Elles se plient devant les sachants, ou ceux qui paraissent comme tels. Il y a aussi ceux qu’on a convaincu qu’une majorité était pour la destruction de l’église, et qui se sont rangés à cette idée ». Le rôle de la presse n’est pas anodin dans cette supercherie.

Il poursuit « et plus c’est gros, mieux ça passe. C’est une question d’honneur, les gens ne reconnaîtront jamais un tel mensonge, puisqu’il est si énorme. Ce qui se passe, c’est que tout le monde se fait entuber. Ainsi, notre cantine, dont le permis est affiché, nous ne l’aurons pas. La capacité de financement de la commune n’est pas élastique, il y a déjà de l’endettement partout. » En 2012, lorsque la commune avait perdu devant le Conseil d’Etat, le projet d’agrandissement de la cantine – commune à l’école publique et à l’école libre, et tout à fait bondée – avait été ressorti des cartons : « en six jours la mairie avait convoqué tout le monde et sorti des esquisses d’un architecte à Angers, juste un truc de rêve. Pour 500.000 €. Mais maintenant qu’ils sont dans l’église, quoi qu’ils disent, ils ne peuvent pas faire la cantine ». Il achève : « tout a été fait dans notre dos. S’il y avait réellement un consensus de la population, il y aurait eu un référendum local et une cérémonie du clergé pour dire au revoir à l’église ancienne, préparer la suite. Je sais, ça paraît bête, mais ça aurait été bien mieux que ce qu’ils font là, le curé et la municipalité, c’est n’importe quoi. »

La Bretagne est si proche, mais c’est un autre monde. Gesté est un village français où tout le monde s’épie, et personne ne veut se mouiller. Il n’y a qu’une liste pour les municipales, il est difficile de trouver 21 noms sur 2500 habitants car personne ne veut se montrer, tout le monde craint les pressions, réelles ou putatives, qu’une révolte ouverte peut attirer. Cependant, le ras-le-bol est là, qu’il soit exprimé par les mères de famille à la sortie de l’école ou par le tenancier de ce commerce, qui lâche « que faire quand ceux qui n’ont pas le droit de faire quelque chose et à qui on dit de ne pas le faire le font quand même ?  Il y en a qui ont le bras plus long que d’autres, voilà ».  Gesté est peu digne du souvenir de la Vendée militaire : acceptation muette devant l’illégalité, l’inégalité, résignation devenue pour beaucoup le mode de vie, les gestois se sont faits les esclaves zelés de leur propre servitude, comme tant de français. Au risque, en perdant l’église, de ne plus avoir rien à eux : sur les coteaux, c’est la masse bicolore – blanc pour la partie néoclassique et gris pour la partie néogothique, qui signale à trois kilomètres à la ronde le village perché sur son coteau. Une fois tombée l’église, seul le château d’eau marquera le village dans le paysage.

L’église victime d’une mauvaise gestion communale

La nouvelle église doit ressembler à cela (esquisse)

La nouvelle église doit ressembler à cela (esquisse)

Le maire affirme sans cesse qu’en dehors de l’église, « il y a d’autres priorités » et que les communes n’ont plus les moyens d’entretenir ces bâtiments. Pourtant, c’est le premier adjoint Georges Romeau qui vend la mèche sans s’en rendre compte : « en 1990, l’on faisait l’extension de la mairie, en 1995, la salle commune de loisirs, en 2000 autre chose encore, puis il y a eu le projet de nouvelle église et maintenant la cantine ». Bref, à chaque fois une réalisation ou plusieurs ont pompé le budget relatif à l’église. En 1995, la mairie résilie le contrat annuel d’entretien – illégal en soi, puisque la loi de 1905 oblige les communes à maintenir les églises affectées au culte dont elles sont propriétaires – hors d’eau. De 1995 à 2007, la mairie a même mis délibérément en danger les usagers de l’église, puisqu’elle les laissait aller dans un édifice qu’elle n’entretenait plus. Une situation scandaleuse et complètement illégale qui n’émeut pas le maire actuel, qui nous confie : « depuis qu’il y a le projet d’une nouvelle église, pas question de mettre un centime dans l’ancienne, c’est une question de bonne gestion des finances communales ». Ou pas. La commune qui a du mal à boucler son budget peine même à éclairer le bourg la nuit, et le fleurissement s’est considérablement réduit cette année. L’argument du maire selon lequel la commune ne peut pas tout gérer est cependant facile à rejeter : comment font les communes de la Loire-Atlantique toute proche, qui ont une – voire plusieurs – églises, une population qui augmente sans cesse, donc des salles, des écoles à construire, des voiries à entretenir… elles ne rasent pas leurs églises, pourtant.

Le budget de la nouvelle église ? Il a été passé dans la cantine, la rénovation de la route de Beaupréau et des voiries d’un lotissement voisin. Jacques Chupin, de l’association MVPG, doute qu’une nouvelle église puisse être construite : elle devait l’être incessamment sous peu, ce sera d’après le maire dans le prochain mandat. Seulement, « avant que la commune puisse retrouver sa capacité financière, on sera en 2020 », et à partir de ce moment là, il n’y aura plus d’élections municipales, mais des maires délégués dans chaque commune, la communauté de communes de Beaupréau prenant sur elle toute l’administration. Il est peu probable qu’à son tour, elle dépense de l’argent pour une église alors que nombre des onze communes qui la composent ont plusieurs églises, à l’image du Fief-Sauvin (un clocher du XIXe, une chapelle de la même époque et deux églises de la fin du XXe siècle) ou de Beaupréau (deux grandes églises du XIXe).

Le faux argument du péril

gesté-9Le maire justifie son passage en force par le « péril imminent » que représente l’édifice. Ce péril, conforté par une expertise judiciaire, a été arrêté par le préfet qui depuis couvre le maire. Expertise judiciaire que Jacques Chupin, de l’association MVPG, qualifie de « scandaleuse« . Etant dans le bâtiment depuis de nombreuses années, il a du mal à comprendre « comment peut-on faire une expertise quand l’expert n’est pas allé dans les combles, ni sur les chéneaux, ni dans le clocher. Le document épais comme le pouce est bourré de  »on estime »,  »pas visité », « environ » et avec ça on justifie le péril???» En raison du péril, un habitant situé à 5 mètres du chœur a été expulsé de chez lui le 25 novembre 2012 et relogé par la commune face à l’église, au-dessus de l’ancien magasin de confection. Nous avons rencontré cet habitant, M. Planchenot, qui « n’arrive pas à comprendre pourquoi ce manque total de démocratie, alors que la commune se targue d’avoir le soutien des citoyens ». Pour ce qui est du péril, pour lui, l’argument ne tient pas : « la commune a commencé à détruire la nef, c’est à l’opposé de mon logement [situé au sud-est du chœur] et donc du péril supposé ». Moralité : il n’y a pas de péril. L’église, qui n’est pas entretenue depuis vingt ans, ne semble avoir aucune envie de tomber.

Gestois contre étrangers : encore un faux argument

Aux partisans de la mairie et aux conseillers municipaux, il ne reste que l’agressivité et les arguments de caniveau pour justifier de leurs actes. Agressivité contre nous, ou contre le journaliste de TV3P traité publiquement, le matin du 20 juin, de « fouille-merde » par quatre adjoints au maire qui se comportent comme des petits délinquants de cité. Mais aussi argument de caniveau, selon lequel « il faut payer ses impôts à Gesté pour avoir quelque chose à dire sur le sujet de l’église ». Ils pourraient peut-être le faire valoir à l’ABF d’Angers ou aux juges administratifs de Nantes qui apprécieraient le moyen à sa juste valeur. Selon cette vision des choses, peu importe la réprobation nationale – et même mondiale, la voix de la Russie s’étant fait écho des événements de Gesté – après le début de la démolition illégale et sacrilège de l’église. Confortés par leur mairie et leur presse asservie, quatre patelins du Maine-et-Loire traceraient leur bonhomme de chemin sans se soucier des autres. Mais ce n’est même pas vrai. L’association MVPG est pleine de gestois de souche, comme Jacques Chupin, « atterrés de voir notre patrimoine partir à vau l’eau ». La mairie peut jouer la division tant qu’elle veut : la menace de la disparition prochaine de l’église, l’idée de voir sa silhouette disparaître du ciel si familier, le passage en force d’une mairie qui, selon un habitant, « fonctionne en circuit fermé » font s’insurger de nombreux gestois. Il n’est pas encore trop tard pour sauver le monument.

Et maintenant ? Deux mois pour sauver l’église

Coup de ménage symbolique autour de l'autel - 21 juin

Coup de ménage symbolique autour de l’autel – 21 juin

D’après le maire, « à la rentrée de septembre, tout sera plat, le chœur et le reste de la nef seront rasés fin août ; le 20 septembre, tout sera enlevé, ce sera la fin du chantier ». L’entreprise Occamat a retiré son matériel et ses ouvriers pensent ne revenir qu’en septembre. Il reste de fait deux mois pour sauver l’église.

L’association MVPG a déposé un recours contre la délibération du 6 mai 2013 afin de suspendre les travaux. Le référé sera jugé le 8 juillet. De son côté la SPPEF – Société de protection des Paysages et de l’Esthétique Française – présente ces jours-ci sur place par son délégué de Loire-Atlantique, a écrit une lettre comminatoire au préfet du Maine-et-Loire et se prépare à poursuivre le préfet, le sous-préfet et le maire de Gesté pour destruction illégale, afin de les faire payer y compris sur leurs deniers personnels. La SPPEF a réussi ces dernières années à sauver quatre églises, dont celle du Dreuil-Hamel, dans l’Eure, ou celle de Lumbres dans le Pas-de-Calais.

Le Printemps Français s’est enfin constitué à Nantes dans la hâte, et appelle sur internet à une manifestation sur place le 6 juillet. Des démarches sont en cours aussi du côté ecclésiastique. Il appartient surtout aux gestois de se mobiliser afin d’empêcher leur maire d’abattre leur belle église. D’autres églises pourraient être menacées dans les environs : ainsi de Saint-Martin de Beaupréau, peu à peu abandonnée par sa paroisse (celle du curé Pouplard), de l’église de Drain près d’Ancenis et de celle de Sainte-Gemmes d’Andigné, que son instance de classement ne protège plus que pour six mois encore.

Avant de partir, votre dévoué serviteur s’est emparé d’un balai de paille, a passé les barrières et est allé faire un coup de ménage symbolique, autour de l’autel, dans les ex-confessionnaux, les trois chapelles privées et l’abside. En une bonne heure de travail, aucune pierre ne lui est tombée dessus, ce qui veut dire qu’il n’y a qu’une chose qui est en péril à Gesté : le discernement du maire qui se permet de fouler aux pieds et le droit, et les bonnes mœurs. Faire le ménage dans une église en ruines, quelle idée ? Celle, sans doute, de ne pas se laisser abattre : quand l’abus de pouvoir est au pouvoir, la révolte et la résistance sont légitimes. Près de 200 églises sont menacées de destruction en France. L’église de Gesté ne doit pas tomber : ni elle, ni les autres. Ce qui se joue aujourd’hui dans ce petit village du Choletais concerne toute la France, c’est la lutte pour que notre patrimoine d’hier trouve sa place dans la foi et la France de demain. Alors on ne lâche rien.

 

D’autres églises démolies récemment en Anjou : Avrillé (1982), démolition de l’églie néogothique Saint-Gilles pour reconstruire une église moderne; Le Fief Sauvin (1997) démolition de l’église néogothique – hors l’abside et ses vitraux – pour la remplacer par une église neuve; sSt Georges des Gardes (2006), église néogothique rasée et remplacée par une chapelle de 100 places, Valanjou (2008), seul le haut du clocher a été détruit, la mairie souhaite raser le reste, à l’exception de la base XIIIe-XVe du clocher, St Aubin du Pavoil près Segré début 2013 (déclarée en péril alors qu’elle n’y était manifestement pas, puis rasée dans l’indifférence début 2013; elle doit être remplacée par une église plus petite).